Interview de Delphine ERNOTTE, Présidente de France Télévisions

28 octobre 2020 - Heroiks

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Delphine ERNOTTE, Présidente de France Télévisions, se livre sur 15 années d’évolutions #media #techno et #business à l’occasion du quinzième anniversaire de My Media.

Quelle était votre activité professionnelle il y a 15 ans ?

Delphine ERNOTTE (France Télévisions) : Alors, il y a 15 ans, je me souviens que je travaillais à Orléans. J’avais été nommé par Thierry Breton, patronne de la région Centre pour ce qui était à l’époque France Télécom. Et donc je faisais mes premières armes dans le management. Dans le management de grosses équipes, je veux dire, puisqu’il y avait plus de 4000 personnes. Et voilà, donc j’ai commencé à apprendre mon métier de manager de grosses équipes. C’est-à-dire, quand il y a trop de monde pour qu’on connaisse chacun par son prénom et donc là, c’est une autre difficulté.

Votre quotidien à l’âge de 15 ans ?

Delphine ERNOTTE (France Télévisions) : D’abord, j’étais en pleine crise d’adolescence. Vraiment sévère puisque même mon père m’avait dit « si ça continue comme ça je vais t’émanciper, tu ne peux plus rester vivre à la maison ». Je voulais être libre. C’était ça qui m’importait le plus, et est-ce que j’imaginais faire une carrière ? Alors là vraiment pas du tout, j’avais plein de passion évidemment dans ma vie, mais je n’imaginais pas du tout faire une carrière. Ce n’était pas du tout, quelle qu’elle soit d’ailleurs, ce n’était pas du tout dans mes préoccupations du moment. J’étais une ado quoi !

Le fait le plus marquant pour France Télévisions depuis 15 ans ?

Delphine ERNOTTE (France Télévisions) : Le plus émouvant sans doute, c’est quand les deux otages, Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier ont été libérés évidemment et sont revenus dans les locaux de cette maison France Télévisions. Ils sont arrivés dans le hall, le hall était plein. Je ne l’ai pas vécu, mais j’ai vu des images et surtout les gens de cette maison m’en parlent. Les coursives étaient pleines de monde et il y avait comme une union de toute cette maison, autour de ces deux otages, très forte puisque ce sont les gens de cette maison. On a eu peur pour eux, tout le monde a eu peur pour eux et leur retour, c’était une libération aussi pour la maison.

Quel est votre point de vue sur l’impact des évolutions média, techno et business au cours de ces 15 dernières années ?

Delphine ERNOTTE (France Télévisions) : Alors, je les ai vues ces évolutions de très près puisque j’ai longtemps travaillé chez Orange. Je me souviens très bien du lancement de l’iPhone en 2007 qui a été quand même, le début de la révolution pour tous, si je puis dire. Ça a complètement changé notre relation et alors pour les médias, c’est encore plus fort puisqu’avant, les médias étaient les émetteurs et là, maintenant, quiconque a un téléphone dans la main, est un émetteur d’informations, est un émetteur de contenu. Donc, ça change totalement notre rôle, à nous de médias et c’est à la fois, très challenging et c’est très intéressant. Ça redessine un monde dont on ne voit pas encore complètement tous les contours, en réalité, puisque cette révolution ne s’arrête pas là, elle n’est pas figée. Et je trouve que c’est un moment absolument passionnant pour notre métier de média.

Que pensez-vous de l’immixtion du smartphone dans notre quotidien et du rôle d’un média dans ce contexte ?

Delphine ERNOTTE (France Télévisions) : Je ne sais pas si je dirais qu’on est dans une dictature. Pour l’instant, le smartphone ne commande pas notre libre arbitre, mais c’est vrai qu’il y a une forme d’addiction à cet objet, à ce qu’il permet, les relations sociales à distance, l’accès à l’information et à des contenus. Donc, oui, ça change profondément nos comportements, mais je m’interroge du coup, sur le rôle d’un média dans ce contexte. Et je trouve qu’il y a des missions totalement nouvelles. On a toujours eu un rôle très important dans l’information mais aujourd’hui, il ne s’agit plus de donner l’information parce qu’elle existe déjà. Il s’agit au contraire de donner un éclairage, un point de vue, d’expliquer les choses, d’aller beaucoup plus profondément finalement dans l’information, qu’on ne pouvait avoir à le faire il y a quelque temps.
Donc, ça rend notre métier plus complexe, plus riche, plus intéressant. Sans parler de tout ce qu’on a à faire aussi nous, en tant que service public avec nos missions particulières, de lutte contre ces rumeurs qui se propagent, ces fausses informations, ces manipulations de l’information. Et là, notre rôle est évidemment prépondérant. D’autant plus qu’on a beaucoup encore de crédit auprès de nos publics et je crois que ça c’est notre atout principal.

Et si vous ne deviez conserver que cinq applications dans votre smartphone, lesquelles choisiriez-vous ?

Delphine ERNOTTE (France Télévisions) : Si je ne devais garder que cinq applis, je garderais celle qui permet de téléphoner quand même. Celle qui permet une messagerie, parce que finalement maintenant c’est comme ça que je travaille, mes mails, c’est indispensable. Et après, pour le plaisir je garderais France.tv et je garderais France Info.

Quelles évolutions pouvez-vous noter entre le management et la communication de 2005 vs 2020 ?

Delphine ERNOTTE (France Télévisions) : Je pense que le fait que tout soit sur la place publique, c’est particulièrement vrai dans les médias, change totalement la façon de communiquer. Par exemple, avant, on faisait une différence entre la communication interne et la communication externe. En réalité, il n’y en a plus beaucoup. Tout ce qu’on dit en interne se retrouve en externe et réciproquement. Donc, ça change la temporalité et ça change plutôt pour le mieux. Je trouve que ça implique d’être sincère quand on communique parce qu’au fond, la trace de ce qu’on dit, est gardée et donc on peut être confronté à des incohérences qu’on pourrait avoir. Je trouve ça plutôt bien. D’une certaine façon, ça simplifie aussi le discours managérial. Je pense que ça, c’est ma conviction par ailleurs, mais je crois que la sincérité, de ce qu’on dit, de ce qu’on fait, et l’alignement entre ses actes et ses paroles, est une condition importante du management.

Sommes-nous mieux informés en 2020 qu’en 2005 ?

Delphine ERNOTTE (France Télévisions) : Alors, est-ce qu’on est mieux informé ? Ça c’est une vraie question. Parce qu’on est plus informé, mieux, ce n’est pas certain, parce qu’au fond avec son smartphone dans la main, on doit s’interroger toujours.
Est-ce que cette information est juste, pas juste ? Il y a de plus en plus d’offres finalement. Donc, plus c’est certain, mieux ce n’est pas sûr.

Quel est selon vous l’événement le plus marquant de ces quinze dernières années ?

Delphine ERNOTTE (France Télévisions) : Sans doute parce que je l’ai vécu. Vous savez la télévision est en prise directe, tout le temps avec les gens, en fait. On est comme une caisse de résonance de ce qui se passe dans la société. Ce qui rend d’ailleurs ce métier si prenant, si intéressant. Et donc, dans les évènements très marquants il y a quand même les attentats de 2015, qu’on a vécu évidemment à l’information en direct. Charlie, le Bataclan et un an après Nice … Ça, c’est quand même…. On n’oublie pas.

L’entreprise qui vous inspire le plus ou celle que vous auriez aimé créer ?

Delphine ERNOTTE (France Télévisions) : Il y a beaucoup de sociétés qui sont inspirantes. Moi, j’adore les entreprises qui ont un contact direct avec le public. Dans notre jargon, on dit le “B2C”, j’aime ça, parce que comme dans cette maison France Télévisions, on est en prise directe avec les gens. Et donc, dans cette perspective la Fnac par exemple, parce que c’est une entreprise en contact direct avec le public et surtout parce que d’entrée de jeu, elle a été créée avec une mission très forte de
faire partager la culture. Et une mission très forte bien avant la loi PACTE, qui je trouve aussi est une modernisation très positive, de la raison sociale et à la raison d’être des entreprises. C’est une entreprise qui a toujours d’ailleurs, une identité très forte, grâce à cette création, à son objet même, porté dès le début. Donc, ça c’est très beau.

Que pouvez-vous souhaiter au groupe Heroiks ou à l’agence My Media à l’occasion de son quinzième anniversaire ?

Delphine ERNOTTE (France Télévisions) : Mais je vous souhaite de croître, je vous souhaite toujours autant de succès et que les quinze prochaines années se passent aussi bien que les quinze premières. Voilà donc, félicitations ! Joyeux anniversaire et longue vie !